« Une certaine tendance du cinéma français »
A la fin des années cinquante, le cinéma français s’est depuis longtemps assoupi sur ses lauriers et une relative prospérité économique. Le système de production, hiérarchisé et corporatiste, ne favorise pas l’éclosion de nouveaux talents. Les recettes qui avaient fait le succès du « réalisme poétique » (importance donnée au scénario et aux dialogues, tournage en studio) ont fini par étouffer toute créativité. Alors que les maîtres d’avant-guerre sont sur le déclin, leurs héritiers légitimes se cantonnent dans le genre prestigieux mais sans risque de l’adaptation littéraire (Claude Autant Lara, Le Diable au corps, Jean Delannoy, La Symphonie pastorale, René Clément, Gervaise).
Pendant ce temps-là, une bande de « jeunes Turcs », cinéphiles passionnés, a pris le contrôle de la revue Les Cahiers du cinéma, née quelques années plus tôt. Dans leurs articles, ils tirent à boulets rouges sur la production de « qualité française » (François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », Cahiers du Cinéma n° 31, janvier 1954), et lui opposent du cinéma américain dont ils sont de fervents admirateurs (on les désigne parfois sous le nom de « hitchcocko-hawksiens »). Ces jeunes critiques se nomment Éric Rohmer, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard, François Truffaut…
Nouvelle vague

S’ils rêvent tous de passer à la réalisation, ils n’ont alors aucune conscience de former la future « Nouvelle Vague ». Le terme, né sous la plume de la journaliste Françoise Giroud dans l’Express, n’a d’ailleurs au départ rien à voir avec le cinéma : il est destiné à définir la jeunesse des années 1950 (la génération du baby boom), dans son ensemble.
Il ne prendra le sens qu’on lui connaît aujourd’hui qu’à la fin de l’année 1959, quand il sert aux critiques à désigner plusieurs premiers films sortis cette année-là : Le Beau Serge et Les Cousins de Claude Chabrol, Les 400 coups de François Truffaut. C’est surtout l’accueil triomphal réservé à ce dernier film par le Festival de Cannes 1959 qui lance la vogue « Nouvelle Vague ». L’estampille devient alors un argument publicitaire, une promesse de nouveauté. On amalgame au mouvement des cinéastes qui ne sont pas issus des Cahiers du cinéma mais qui partagent une même jeunesse et une même volonté de renouvellement des formes : Agnès Varda, Jacques Demy, ou Alain Resnais. Des producteurs s’engouffrent dans la brèche, alléchés par l’équation entre budgets réduits et succès au box-office.
La « vague » refluera dès 1962, quelques échecs incitant les producteurs à la prudence. Mais une génération a pris le pouvoir et « ringardisé » ses prédécesseurs. Ses représentants les plus talentueux entament alors des carrières d’une longévité exceptionnelle, qui assureront la pérennité de la Nouvelle Vague.
À gauche : Les 400 coups
« Le seul point qui nous rassemble : la liberté. »

Quel est le dénominateur commun de tous ces réalisateurs, si ce n’est leur jeunesse ?
Truffaut le résume un mot : « Le seul point qui nous rassemble : la liberté. » La Nouvelle Vague c’est d’abord une nouvelle façon de tourner (on ignore les règles du Centre National de la Cinématographie, le système des cartes professionnelles), de produire, de fabriquer des films, qui s'oppose aux traditions et aux corporations. La révolution esthétique qu’elle propose est à cet égard indissociable d’une révolution technique : l'invention du Nagra (un magnétophone portatif), l’arrivée de caméras plus légères et silencieuses, la mise au point de pellicules plus sensibles, permettent aux cinéastes de s’affranchir des contraintes des tournages en studio, qui mobilisaient de lourdes équipes et des budgets importants. Avec la Nouvelle Vague le cinéma « descend dans la rue » et impose ainsi une esthétique plus proche du réel. Il s’affranchit également du règne des vedettes (Gérard Philippe, Michèle Morgan, Martine Carol) en consacrant une nouvelle génération d'acteurs : Jean Seberg, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Bernadette Lafont… A lui seul Jean-Paul Belmondo incarne, sous la direction de Godard (A bout de souffle, Pierrot le fou), le visage masculin de la Nouvelle Vague : un physique qui ne répond pas aux critères du jeune premier classique, un jeu et une diction plus spontanés, une insolence qui se confond avec celle de ses personnages.
Mais cette liberté est surtout celles d’artistes qui, libérés des contraintes techniques et commerciales, se permettent de bousculer les conventions narratives en vigueur.
La Nouvelle Vague revendique ainsi des intrigues minces, des personnages quotidiens, des héros atypiques ou ambigus, à l’opposé des canons narratifs de la « qualité française ». Les premiers films de Godard, Chabrol et Truffaut prennent des libertés vis-à-vis de l’efficacité du récit classique, cultivant l’improvisation et la digression, filmant en longs plans-séquences des déambulations urbaines ou des conversations sans enjeu dramatique, intégrant à la narration des éléments étrangers (un court-métrage burlesque dans Cléo de 5 à 7, un sketch de Raymond Devos dans Pierrot le fou, une chanson de Bobby Lapointe dans Tirez sur le pianiste de Truffaut). Ils n’hésitent pas à bousculer les règles établies de la grammaire filmique : faux raccords et jump-cuts, adresses aux spectateurs (Jean-Paul Belmondo au début d’À bout de souffle), arrêts sur image et ralentis, ellipses et jeux sur la temporalité…
À droite : A bout de souffle
« Tout le monde peut faire du cinéma »
Car la Nouvelle Vague récuse toute notion de savoir-faire (« Tout le monde peut faire du cinéma ») ou de convention (la liberté de créer doit être totale). Elle exige au contraire de ses cinéastes de faire œuvre personnelle, d’être des « auteurs » au sens fort du terme (celui de la « Politique des auteurs » promue par les Cahiers du Cinéma).
C’est pourquoi de nombreux films de la Nouvelle Vague ont une forte dimension autobiographique : Truffaut s’inspire de son enfance dans Les 400 coups, Demy filme Nantes, sa ville natale, dans Lola, Godard met en scène la femme qu’il aime (Anna Karina) dans Pierrot le fou.
C’est pourquoi aussi, pour revenir à la phrase de Truffaut (« Le seul point qui nous rassemble : la liberté. »), les films issus de la Nouvelle Vague se révéleront si divers : s’ils partent des mêmes refus, chacun des « auteurs » explorera sa propre direction. Ainsi les trajectoires de Truffaut et Godard, les deux figures tutélaires du mouvement, s’avèreront totalement opposées : le second reviendra très vite au récit classique quitte à renouer avec un mode de production qu’il avait critiqué (scénarios très écrits, utilisation des vedettes…), tandis que le second continuera à explorer les possibilités du medium cinématographique, jusqu’au divorce avec le public. Claude Chabrol trouvera son bonheur dans un cinéma plus commercial, Jacques Demy se lancera avec succès dans la comédie musicale, tandis qu’Eric Rohmer bâtira un univers pétri de références littéraires.
Cinquante ans plus tard
Que reste-t-il de la Nouvelle Vague, cinquante ans après sa naissance ?
On peut regretter l’injuste opprobre qu’elle a jeté sur certains cinéastes ou scénaristes (Aurenche et Bost, réhabilités par Bertrand Tavernier), pointer sa responsabilité dans la mort d’un cinéma populaire de qualité. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître que la Nouvelle vague a profondément renouvelé un cinéma français artistiquement moribond, pour le meilleur (innovations techniques, importance donnée à la réalisation, renouvellement des thèmes et des acteurs) et peut-être pour le pire (mépris du scénario, esprit de chapelle).
Elle a également exercé une profonde influence bien au-delà de ses frontières, faisant souffler un vent de liberté aux quatre coins de la « planète cinéma », influençant des créateurs aussi divers que Milos Forman, Marco Bellocchio, Glauber Rocha ou aux Etats-Unis les cinéastes du « Nouvel Hollywood », Martin Scorsese, Francis Ford Coppola ou Michael Cimino.
Restant sans doute le « mouvement » le plus célèbre de l’histoire du cinéma, la Nouvelle Vague continue aujourd’hui à fasciner : Jean-Luc Godard a reçu récemment un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Alors que ses grandes figures (Rohmer, Chabrol) disparaissent les unes après les autres, leurs chefs d’œuvre rentrent désormais dans la catégorie des « grands classiques ». Ce sont quelques uns de ces chefs d’œuvre que ce cycle vous propose de découvrir*…
*Voir également Les 400 coups de François Truffaut, présenté hors cycle.







