Le rire, aux origines du cinéma
La comédie est peut-être le genre le plus facile à définir a priori : tout le monde sait qu’une comédie est un film destiné à faire rire. C’est en tout cas le genre plus populaire (les films français qui ont fait le plus d'entrées depuis cinquante ans sont tous des comédies, depuis La Grande Vadrouille jusqu’à Bienvenue chez les ch'tis...), même s'il est loin d'être le plus prestigieux (les grandes récompenses officielles du type César ou Oscar, les prix dans les festivals lui échappent quasiment toujours).
C’est en tout cas un genre qui a tenu un rôle très important dans l’histoire du cinéma. Historiquement, la première fiction du cinéma est une comédie : L'Arroseur arrosé, un film de… 42 secondes des Frères Lumière, faisait partie de la première séance payante du cinématographe du 28 décembre 1895. Par la suite, ce sont les films comiques, assurant à un large public un délassement franc et immédiat, qui vont faire le succès fulgurant de ce divertissement de masse. C’est le règne du « slapstick », héritier de genres populaires comme la farce ou le théâtre de Guignol : personnages très typés voire réduits à une silhouette, rythme effréné (la poursuite est une figure récurrente du genre), avalanche de gags simples et efficaces (chutes, bagarres, tartes à la crème). Certains acteurs et metteurs en scène vont toutefois faire évoluer le genre vers plus de subtilité, à commencer par Charles Chaplin.
La comédie apprend à parler

L'arrivée du cinéma parlant, à la fin des années 20, est un bouleversement pour le genre comique. Le parlant sonne le glas du « slapstick » et du burlesque (que feront renaître de talentueux héritiers comme Jerry Lewis ou Jacques Tati) : Buster Keaton, Harry Langdon et les autres sombrent dans l'oubli. Chaplin est obligé d'abandonner progressivement son personnage de Charlot, et de se réinventera en Dictateur, en M. Verdoux ou en Calvero (Limelight). Le parlant réintroduit le langage et les jeux infinis qu’il permet (doubles sens, quiproquos, allusions), renouant avec une tradition théâtrale millénaire. Il permet de construire des intrigues plus élaborées, de mettre en scène la complexité des relations humaines, de jouer avec la censure par le biais des sous-entendus. Alors que le cinéma muet était l’apanage des hommes d’image, le parlant redonne le pouvoir à des hommes de lettres, capables de construire une intrigue et de trousser un dialogue : Lubitsch, Hawks et Wilder ont ainsi commencé leur carrière comme scénaristes.
Les films de cette sélection appartiennent tous à cette catégorie. Ils montrent que le comique ne résume pas aux peaux de banane et aux coups de bâton. L’impossible M. bébé est un des fleurons de la « screwball comedy » (comédie loufoque), basée sur des situations abracadabrantes et un rythme effréné. To be or not to be et appartient au genre de la « comédie sophistiquée » dans lequel on range souvent le cinéma de Lubitsch. Docteur Folamour tient plutôt de la satire, qui brocarde le militarisme américain et la paranoïa de la Guerre Froide. Quant aux films de Woody Allen, ils constituent un genre à eux tout seul.
À gauche : Docteur Folamour
« Politique des acteurs »
Plus que tout autre genre, la comédie est portée par les acteurs. On va voir un film « de » Bergman ou Scorsese mais un film « avec » Jim Carrey ou Louis de Funès. Un critique et cinéaste français, Luc Moullet a même avancé la théorie provocante selon laquelle certains grands acteurs comme Cary Grant étaient les véritables « auteurs » des films desquels ils tenaient la vedette (dans un livre intitulé Politique des acteurs, pied de nez à la politique des auteurs de la Nouvelle Vague, qui sacralisait les réalisateurs). La vérité est sans doute entre les deux : si Peter Sellers a imprégné de sa forte personnalité tous les films dans lesquels il a joué, ses seuls vrais chefs d’œuvre sont signés Stanley Kubrick ou Blake Edwards.
Les cinq films présentés dans ce cycle sont ainsi basés sur une collaboration étroite entre un metteur en scène et de grands comédiens comiques : Cary Grant, Katherine Hepburn (L’impossible M. Bébé), Carole Lombard (To be or not to be) furent les stars de la comédie des années 30. Jack Lemmon est le comédien fétiche de Billy Wilder (ils ont tourné sept films ensemble, dont le sublime La Garçonnière), et Woody Allen celui de… Woody Allen ! Quant à Stanley Kubrick, il trouvait Peter Sellers tellement génial qu’il ne lui confia pas moins de trois rôles dans Docteur Folamour.
La « Lubistch touch »
La mise en scène de comédie se met au service des situations, des dialogues, des comédiens, ce qui exclut les audaces formelles ou les effets de signature. Cela explique sans doute qu’elle est considérée comme un art mineur, et les réalisateurs de comédie comme, au mieux, de bons artisans.
C’est pourtant un art d’une grande difficulté qui demande subtilité et élégance : il suffit d’un comédien approximatif, d’une mauvaise valeur de plan, d’une erreur de découpage pour ruiner l’effet d’un gag ou sacrifier une réplique hilarante (sur le papier). La comédie est une mécanique de précision, dont la maîtrise tient parfois du grand art.
Cette alchimie a été théorisée à propos du grand Ernst Lubitsch (dont To be or not to be est sans doute le chef d’œuvre), sous le nom de « Lubitsch touch » : maîtrise de l’ellipse et du sous-entendu, fluidité de la mise en scène, sens du détail et du raccourci. Grand admirateur de Lubitsch, Billy Wilder la définissait ainsi : « Il avait compris que si vous dîtes deux et deux le public n’a pas besoin qu’on lui dise que ça fait quatre ».
Plus facile à dire qu’à faire, évidemment (Wilder disait également : « La Lubitsch touch ? Si je connaissais la formule, je l’utiliserais ! »). Mais cette phrase est à l’image des films de ce cycle : ils ont tous l’ambition de s’adresser à l’intelligence du spectateur, à qui ils laissent (à l’inverse de la télévision, avec ses rires enregistrés) le plaisir de décider ce qui est drôle ou pas.
Présentation des films du cycle

- L'impossible M. bébé (Howard Hawks )
- To be or not to be (Charles Laughton)
- Certains l'aiment chaud (Billy Wilder)
- Docteur Folamour (Stanley Kubrick)
- Manhattan (Woody Allen)
L'impossible M. bébé, 1938 : Un paléontologue à la recherche d’un os de brontosaure, une jeune héritière courant derrière un léopard : l’argument de L’impossible M. bébé résume toute la fantaisie de la « screwball comedy ». Grand maître du western (La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo...) et du film noir (Scarface, Le Grand sommeil) Howard Hawks est tout aussi à l’aise dans la comédie loufoque, emmenant Cary Grant et Katherine Hepburn sur un rythme infernal.
To be or not to be, 1942 : Avec cette histoire d’acteurs polonais se déguisant en officiers allemands pour duper la Gestapo, Ernst Lubitsch livre sans doute son chef d’œuvre, merveille de finesse et d’invention, au moment où la guerre déchire le monde. Comme l’a résumé le critique anglais David Thomson, « Si au cœur d'une guerre mondiale, un camp produit To be or not to be et pas l'autre, vous savez dans quel camp il faut être. »
Certains l'aiment chaud, 1959 : L’argument (deux musiciens obligés de se travestir et d’intégrer un orchestre féminin pour se cacher de la mafia) est le point de départ d’une cascade de quiproquos et de rebondissements. Ce film, qui a lancé la carrière de Marylin Monroe, se termine par une des plus célèbres répliques de l’histoire du cinéma, point final d’un dialogue brillantissime : « Nobody’s perfect ! ».
Docteur Folamour, 1963 : La seule comédie du génial Stanley Kubrick, deuxième collaboration avec Peter Sellers (qui tenait un second rôle dans Lolita) est une satire grinçante sur l’Amérique de la Guerre Froide, à l’image de son titre intégral : Dr. Strangelove or how I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb (Docteur Folamour ou Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe).
Manhattan, 1979 : Reprenant son personnage fétiche et ses thèmes de prédilection (les femmes, l’amitié, la création), Woody Allen fait de Manhattan une déclaration d’amour à la ville de New York, avec sa photographie superbe (en noir et blanc et en Cinémascope) et son générique reprenant le Rhapsody in blue de Gershwin.
À gauche : To be or not to be






