Cycle « Maître et valet » – Dossier de présentation

À droite : Les fausses confidences



Les vidéos du cycle

Un vieux couple

Maître et valet : voilà un couple vieux comme le théâtre, en tout cas comme la comédie (la tragédie ne connaît pas de "valets", elle donne aux serviteurs la noble fonction de "confidents"). Depuis l’Antiquité, les dramaturges s’attachent à peindre les démêlés des maîtres avec leurs serviteurs, trouvant dans cette relation à la fois extrêmement étroite (pour reprendre une expression familière, maître et valet sont comme cul et chemise) et totalement déséquilibrée, un motif dramatique extrêmement riche. C'est l'esclave de la comédie latine (Pseudolus chez Plaute au IIème siècle avant Jésus-Christ), ce sont les zanni de la Commedia dell’arte (Arlequin le balourd, Scapin le vif, Pierrot, Polichinelle, Trivelin) ou le gracioso espagnol burlesque au XVIème siècle. Ils vont inspirer, aux siècles suivants, Molière et ses valets truculents (Scapin, Sganarelle), puis les couples de valets de Marivaux (Arlequin et Lisette). Fondées sur une étroite proximité et un total déséquilibre (du côté du maître : le pouvoir, la violence, la richesse, les bonnes manières ; du côté du serviteur : faim, soif, désirs, débrouillardise et grivoiserie), leurs relations sont marquées par le mensonge, la duperie, la « fourberie », mais aussi la confidence, le service, le réconfort… Qu’il soit esclave, valet, serviteur, cuisinier, maître d’hôtel, qu’elle soit camériste, femme de ménage, gouvernante, les serviteurs occupent en effet un espace particulier, une sorte de frontière entre sphère privée et domaine public : en partageant l’intimité de leurs maîtres, ils sont amenés à découvrir les faiblesses et les secrets de ces derniers, qu’ils peuvent protéger ou au contraire faire chanter.

Le valet dans l'histoire

A la fin du XVIIIème siècle, le personnage de valet évolue : il n’est plus simplement là pour secourir et faire rire, il devient avec le Figaro de Beaumarchais, le représentant des masses laborieuses, qui malgré ses talents ne parvient pas à s’insérer dans la société sclérosée d’Ancien-Régime. Le drame romantique poussera la logique encore plus loin : dans sa pièce Ruy Blas, Victor Hugo idéalise le valet en rassemblant en lui les figures sublimes du peuple opprimé et du héros en révolte. Par la suite, la révolution industrielle achèvera ce que 1789 avait entamé : en balayant le mode de vie aristocratique et sa valetaille, elle renvoie le couple maître-valet aux oubliettes de l'histoire. Sans perdre tout à fait sa dimension sociale (voir le Maître Puntila et son valet Matti de Brecht), le personnage de valet se pare au XXème siècle de couleurs plus métaphysiques, comme chez Genet (Les Bonnes), Beckett (Fin de partie) ou Pinter. Les œuvres présentées dans ce cycle appartiennent à cette modernité : le personnage de valet y devient plus trouble, il joue avec son image. De simple instrument de comédie, il se mue en agent tragique du destin. C'est vrai de la pièce de Strindberg (dont on peut penser qu'elle annonce Genet ou Beckett) écrite en 1888 comme du film de Joseph Losey tourné en 1963. Ça l'est également, paradoxalement, des Fausses confidences dans la mise en scène de Didier Bezace : celle-ci qui insiste moins sur les effets comiques que sur l'inquiétante confusion orchestrée par la pièce de Marivaux.


La dialectique du maître et de l’esclave

Ces trois œuvres sont une parfaite illustration de la dialectique du maître et de l'esclave analysée par Hegel : dans l’Histoire le travail permet de libérer l’esclave, tandis que l’absence de travail enferme le maître dans la nécessité d’une jouissance immédiate, et le condamne à être dépendant de son esclave. Les maîtres sont des oisifs : Araminte a le temps de penser à l’amour qu’elle inspire et qu’elle ne devrait pas même reconnaître. Elle est riche, elle a le temps d’hésiter, elle délègue ses affaires à Dorante, Dubois et Arlequin, ce qui la « perdra ». Tony dans The Servant ne travaille jamais, il passe son temps à boire, à dormir et à entretenir des projets fumeux au Brésil. C’est cette passivité qui va le placer sous l’emprise de Barett son domestique. Mademoiselle Julie ne cesse de répéter qu’elle n’a pas de courage et d’exhorter Jean à lui en donner. Elle se rêve au sommet d’un pilier, n’arrivant pas à se jeter en bas, alors qu’elle sait que la paix l’y attend, tandis que Jean ne rêve que d’ascension. Si les maîtres sont oisifs, les serviteurs se sont effectivement émancipés par le travail sous toutes ses formes : Dorante a toutes les qualités requises pour faire l’intendant (son seul défaut est d’être ruiné), Barett sait jouer la comédie du domestique raffiné et poli (alors que sa véritable nature est grossière et malsaine), Jean a des lettres et de la culture, ce qui le distingue aux yeux de Julie. Les trois maîtres : Araminte, Tony et Julie deviennent littéralement dépendants de leurs serviteurs Dorante, Véra et Jean, dépendance qui s’exprime à travers des relations sentimentales ou charnelles.


Mise en abyme

Dans ces trois œuvres les serviteurs occupent une place centrale, comme s'ils prenaient en charge une partie de la "mise en scène". C’est bien évidemment le cas de Dubois qui règle tout l’agencement de l’intrigue, mais c’est aussi celui de Barett, qui joue avec son maître, préparant son renvoi, orchestrant son retour, ménageant les entrées (Vera) et les sorties (Susan). Quant à Jean, il a pris assez d’ascendant pour mener Julie au suicide. Par cette mise en abyme, dramaturges et cinéaste insistent sur la nature potentiellement diabolique de ces personnages. Ils montrent également que la relation maître-valet n’est pas qu’un rapport de force social : elle offre aussi une réflexion sur l’individu, son identité et sa liberté. A travers ces trois œuvres, on voit bien comment le personnage du valet s'est débarrassé de ses oripeaux comiques pour annoncer l’avènement de la tragédie moderne.

Les œuvres du cycle

The servant

Les fausses confidences, de Marivaux, 1737 : On a souvent réduit Marivaux au « marivaudage », art apprêté et précieux de parler des choses de l’amour. Cette œuvre ressasse pourtant une des préoccupations de l'auteur, que l’on retrouve dans Le Jeu de l’amour et du hasard : l’amour peut-il réunir des classes sociales distinctes ? On notera que Didier Bezace, le metteur en scène, avait déjà interprété le rôle de Dubois en 1993, ici magistralement campé par le comédien Pierre Arditi.

Mademoiselle Julie, d'August Strindberg, 1888 : Cette pièce du suédois August Strindberg, plusieurs fois adaptée au cinéma ou à l'opéra, met en scène la séduction d’un domestique par la fille d’un comte, dont l'union est rendue impossible par la différence de leurs « destins sociaux ». Le metteur en scène Frédéric Fisbach réactualise la pièce en la transposant dans un temps plus proche de nous, et donne à Juliette Binoche un rôle que les plus grandes actrices se sont disputées.

The servant, film de Joseph Losey , 1963. Joseph Losey réalise ce film à partir d’un scénario de Harold Pinter tiré d’un roman de Robin Maugham. Ce huis clos, particulièrement éprouvant, s’inspire du théâtre, notamment pour les décors signifiants de l’escalier qui se transforme en prison et du miroir qui joue avec les perspectives. Mais le travail sur les plongées et les contre-plongées transforme en cauchemar l’intimité du maître des lieux. Le choix de Dirk Bogarde pour interpréter Barett, le valet trouble et sadique n’est pas innocent : ce dernier venait d’essuyer des ruptures de contrat en raison de l’aveu de son homosexualité, mettant un terme à ses rôles de jeunes premiers séducteurs.


À gauche : The servant


Dossier réalisé en co-production avec : Zéro de Conduite.net