La France, l'autre pays du cinéma
Pourquoi la France est-elle un grand pays de cinéma ? Elle est certes le berceau du procédé breveté par les frères Lumière, qui naît officiellement en 1895. Elle est encore aujourd'hui le pays en Europe qui, par la vitalité de son système de production et d'exploitation, résiste le mieux à l'hégémonie du cinéma hollywoodien. Elle abrite quelques unes des institutions qui ont fait l'histoire de la cinéphilie (la Cinémathèque, la revue Les Cahiers du cinéma) et continuent à incarner son futur (le Festival de Cannes).
Mais tout cela ne serait sans doute rien sans la place qu'occupent certains films français dans l'histoire du cinéma, sans l'influence qu’ils continuent à exercer sur les créateurs d’aujourd’hui.
L'âge d'or du cinéma français
La plupart des films français cités dans les listes de « meilleurs films » (qu'elles soient signées de critiques, d'historiens ou de cinéastes), appartiennent à deux grandes périodes : la fameuse « Nouvelle Vague » (qui fera l'objet de la programmation de mars sur Cinélycée) née à la fin des années 1950 ; et un ensemble aux frontières plus mouvantes (les années 1930 et 1940) que l'on appelle « l'âge d'or » ou « âge classique » du cinéma français.
Les cinq « grands classiques » proposés dans ce cyle appartiennent tous à cette période, qui va des débuts du parlant (La Chienne, 1931, premier chef d'œuvre de Renoir), jusqu'à l'après-guerre (Casque d'or, 1952) crépuscule à la fois d'une génération et d'un système de production... Durant ces vingt ans, le cinéma français se trouva constamment au cœur, voire à l'avant-garde, des principales recherches esthétiques mondiales. Si une masse immense de films médiocres, de « consommation courante », furent bien sûr produits pour répondre à l'appétit du public, de nombreux chefs d'œuvre virent le jour dans le même temps, qui résistèrent aux années et constituent encore aujourd'hui des références.
Le réalisme poétique

Les films présentés dans ce cycle offrent bien sûr une assez grande diversité de sujets et d'inspirations. Ils n’en délimitent pas moins un territoire esthétique et imaginaire particulier, sensiblement différent de celui du cinéma américain.
À de rares exceptions près, le cinéma français de l'époque laisse à Hollywood les genres à grand spectacle (fresques historiques, films de guerre et d’action, horreur et science fiction) qui exigent des moyens de production dont il ne dispose pas. Il se caractérise au contraire par des sujets ancrés dans le quotidien et la réalité sociale, il met en scène des personnages modestes, issus du peuple ou de la petite bourgeoisie. Il ne s’agit pas pour autant de « petits » sujets : dans ces cinq films il est question de la fatalité et du destin (La Chienne, Le Jour se lève, Casque d’or), du bien et du mal (Le Corbeau), de la foi et de la grâce (Le journal d’un curé de campagne).
Les historiens du cinéma ont défini la veine (on ne peut pas parler de mouvement) du cinéma français d’avant-guerre par le terme de « réalisme poétique ». Si Le Jour se lève de Marcel Carné est le seul film que l'on range communément dans cette catégorie, on sent qu’une inspiration voisine parcourt chacune des quatre autres œuvres présentées dans ce cycle. A chacun pourrait s'appliquer la phrase du critique André Bazin sur Le Jour se lève : « La perfection du film c'est que la symbolique n'y précède jamais le réalisme, mais qu'elle l'accomplit, comme par surcroît. »
À gauche : La Chienne
Pourquoi cet âge d'or ?
Comment expliquer une telle conjonction de chefs d’œuvre ?
On peut hasarder quelques hypothèses historiques : l'invention du parlant relança une industrie laissée exsangue par la Grande Guerre (les firmes historiques Pathé et Gaumont font faillite dans les années 1920) et dominée par le cinéma américain. Elle eut aussi le mérite d'attirer au cinéma de nouveaux talents, souvent venus du théâtre : « plumes » comme Henri Jeanson, Charles Spaak et surtout Jacques Prévert, qui allaient s'épanouir dans l’écriture de dialogues, auteurs et metteurs en scène (Pagnol et Guitry) venus de la scène, mais surtout comédiens. Leurs visages et leurs voix sont inséparables du cinéma de la période : Michel Simon (La Chienne), Pierre Fresnay (Le Corbeau), Arletty (Le jour se lève), Simone Signoret (Casque d'or), et bien sûr Jean Gabin (Le jour se lève), le plus grand acteur français de l’époque.
On peut également évoquer l'immigration, dans les années trente, de nombreux créateurs et techniciens étrangers, notamment des allemands et des autrichiens fuyant le nazisme. Que leur passage ne soit qu'une étape sur le chemin d'Hollywood (Fritz Lang ne réalise qu'un film en France) ou le prélude à un séjour plus long (Max Ophüls), ils apportèrent des méthodes de travail, un savoir-faire, une inspiration qui influença profondément le cinéma français des années trente. Le « réalisme poétique » ne serait ainsi pas ce qu'il fut sans le travail des d’opérateurs acclimatant aux ambiances parisiennes ou faubouriennes, les éclairages contrastés de l'expressionnisme allemand.
Jean, Marcel, Jacques et les autres...
Mais les explications historiques ont leurs limites.
On ne peut qu'invoquer le hasard et les coïncidences pour rendre compte d'une telle génération de cinéastes, qui chacun dans leur coin ou presque s’attachèrent à renouveler les formes de l’écriture cinématographique. Ainsi quoi de commun entre l’univers d’un Marcel Carné et celui d’Henri-Georges Clouzot ? Entre la carrière de Jacques Becker, admirable produit du système de production de l’époque, et celle de Robert Bresson, franc-tireur en guerre contre celui-ci ?
Quant à Jean Renoir, il reste sans doute à ce jour le plus grand des cinéastes français, le « patron » comme l’appelait affectueusement Jacques Rivette. La Chienne ouvre sa période la plus prolifique, une décennie au cours de laquelle il alignera une invraisemblable collection de chefs d’œuvres : La Nuit du Carrefour, Toni, Partie de campagne, La Grande illusion, La Bête humaine, La Règle du jeu...
Reste donc à découvrir et à interroger ces œuvres : si leurs points communs définissent un territoire, celui du cinéma français, c’est bien leur singularité qui a fait de chacune d’elle un « grand classique »...
Présentation des films du cycle

- La Chienne (Jean Renoir)
- Le jour se lève (Marcel Carné)
- Le Corbeau (H.G. Clouzot)
- Le Journal d'un curé de campagne (Robert Bresson)
- Casque d’or (Jacques Becker)
La Chienne, 1931 : La Chienne est le premier long-métrage parlant et premier chef-d'œuvre de Renoir. La composition des cadres, l’utilisation de la profondeur de champ, le travail sur le son stupéfient par leur modernité. La Chienne est également remarquable par la composition de Michel Simon, aussi sobre qu'il sera exubérant l’année suivante dans Boudu sauvé des eaux (film qui partage le même regard féroce sur la société). Fritz Lang réalisera aux Etats-Unis un remake de La Chienne, intitulé Scarlet Street (La Rue rouge).
Le jour se lève, 1939 : Un ouvrier cerné par la police revit (en flash-backs) l'enchaînement de circonstances qui l'ont amené à tuer un homme. Le Jour se lève illustre parfaitement les ingrédients du réalisme poétique : décors entièrement recréés en studio (Alexandre Trauner), éclairages en clair-obscur (Curt Courant), dialogues signés Jacques Prévert, contexte social (le héros est ouvrier), pessimisme tragique (accentué par la construction en flash-back), et l’immense Jean Gabin incarnant l’archétype du brave garçon en proie à la fatalité.
Le Corbeau, 1943 : Henri-Georges Clouzot est le grand maître du film policier (L'Assassin habite au 21, Quai des orfèvres), et du film noir français (Les Diaboliques). S’inspirant d’un fait divers des années 1920, il recrée l’atmosphère étouffante d’une petite ville de province, et plonge dans les noirceurs de l’âme humaine.
Produit pendant la guerre par une firme allemande, la Continental, et considéré comme trop noir à la Libération, Le Corbeau valut à ses auteurs Clouzot et Chavance (scénariste) une interdiction de travail après-guerre. On a réhabilité ensuite aujourd’hui cette dénonciation de la délation, audacieuse dans le contexte de l’Occupation.
Le Journal d'un curé de campagne, 1950 : Comme toutes les œuvres de Robert Bresson, Le Journal d’un curé de campagne est un film exigeant. Adaptant un roman de Bernanos (comme Pialat des années plus tard avec Sous le soleil de Satan), Bresson rompt avec les conventionnelles adaptations de l'époque. Avec ce film, il commence à mettre au point sa méthode, mélange d’épure dans la mise en scène et de dédramatisation du jeu d’acteurs. Cette méthode doit lui permettre « d'attraper cette… chose que les mots ne peuvent pas dire, que les formes et les couleurs ne peuvent pas rendre. »
Casque d’or, 1952 : Cette chronique des bas-fonds parisiens des années folles, hantée par la trahison et la mort, fut pourtant boudée à sa sortie par le public. Celui-ci fut peut-être dérouté par la modernité de ce portrait de femme insoumise (Simone Signoret) qui par amour défie à la fois la loi du milieu et les codes moraux de son époque. Le film fait depuis l’admiration de cinéastes comme Bertrand Tavernier et François Truffaut qui écrivant en 1964 : « Si l'on s'intéresse à la construction des histoires, comment ne pas admirer l'ingéniosité du scénario de Casque d'or et particulièrement la façon si puissante, détournée et inattendue d'arriver abruptement à l'exécution de Manda par une scène aussi belle que mystérieuse : l'arrivée de Casque d'or dans un hôtel borgne en pleine nuit ? Avec mes amis scénaristes, quand nous sommes en panne, bien souvent il nous arrive de dire : « Et si on adoptait une solution Casque d'or ? »
À gauche : Le Corbeau






