Cycle « Ambitieux, Ambitieuses » – Dossier de présentation

À droite : Barry Lyndon



Les vidéos du cycle

Ils intriguent, manigancent, dissimulent… Ils sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Il y a peu de personnages aussi séduisants que les ambitieux, pour les romanciers, les dramaturges ou les cinéastes : leur désir inextinguible est un formidable moteur dramatique, et leur énergie force l’identification. Vouloir ce que l’on n’a pas, quel sentiment est plus universel ?

Histoire d’une notion

Pourtant l’ambition est pourtant une notion relativement récente, et l’ambitieux un personnage éminemment moderne. Dans l’antiquité en effet, les « héros » sont à l’origine des demi-dieux, rejetons d’une divinité et d’un(e) mortel(le) : promis par la naissance et la lignée à un destin exceptionnel, il n’ont pas à forcer leur talent. Dans l’univers des Grecs, l'homme doit rester conscient de sa place dans l'univers, c'est-à-dire à la fois de sa mortalité face aux dieux immortels et de son rang social dans une société hiérarchisée. L’ordre des choses est immuable, et malheur à celui qui le transgresse : c’est la notion fondamentale d’hybris, que l’on peut traduire par « démesure », c’est-à-dire le fait de désirer plus que ce que le destin nous a attribué. Tantale, Prométhée, Icare… : la mythologie regorge de récits mettant en scène un personnage puni pour son hybris. La notion imprégnera profondément le genre tragique, de Sophocle jusqu’à Racine en passant par Shakespeare et sa célère Lady Macbeth

Le christianisme quant à lui voit d’un œil tout aussi soupçonneux la passion de l’ambition, antagoniste avec les enseignements de l’évangile. Dans son « Sermon sur l’ambition », prononcé devant une cour bruissante d’intrigues, Bossuet (1627-1704) déclare que « le devoir essentiel du chrétien, c'est de réprimer son ambition », rappelant l’exemple du Christ (« Jésus, ayant connu que tout le peuple viendrait pour l'enlever et le faire roi, s'enfuit à la montagne tout seul. » Jean., VI, 15.). Dans la société d’ancien régime, hiérarchisée et cloisonnée, organisée en ordres immuables sous l’autorité du roi absolu, rien n’est plus suspect que l’arrivisme social : l’exemple du surintendant Fouquet (1615-1680), jeté en prison pour avoir fait de l’ombre au Roi Soleil, est rapproché du destin d’Icare brûlant ses ailes pour avoir volé trop haut.

De l’ambitieux à l’arriviste

La Révolution française bouleverse cet ordre immuable mais contesté depuis les Lumières par les philosophes mais aussi les dramaturges : le Figaro de Beaumarchais (Le Mariage de Figaro, 1778), valet de son état, brocarde la prétendue noblesse du comte Almaviva, « qui s’est simplement donné la peine de naître ». Soixante ans plus tard, le Ruy Blas de Victor Hugo (1838) pousse la logique jusqu’au bout en rendant le valet et le seigneur interchangeables : en usurpant (à son corps défendant) l’identité du noble César de Bazan, Ruy Blas parvient à devenir ministre et à se faire aimer de la reine d’Espagne.

Les législateurs de 1789 vont donc tenter de fonder une société où la grandeur tiendrait du mérite plus que de la naissance. La Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen proclame que « les hommes naissent libres et égaux en droit », et la loi du 4 août 1789 abolit la société d’ordres et ses privilèges. Le mouvement romantique engendre une génération d’ambitieux hantés par des rêves de gloire et de réussite sociale, et inspirés par la figure héroïque de Napoléon Bonaparte : le « petit caporal » qui, parti de rien, réussit à force d’intelligence, de courage et d’opiniâtreté à fonder une nouvelle dynastie. De Julien Sorel (Le Rouge et le noiri> de Stendhal, 1830) à Georges Duroy (Bel Ami de Maupassant, 1885) en passant par les personnages de Balzac, Flaubert puis Zola, le XIXème siècle est marqué par la figure du jeune ambitieux, monté de sa province pour réussir à Paris. Mais à mesure que se dissipent les brumes du romantisme pour laisser place au réalisme et au naturalisme, la figure de l’ambitieux se dégrade en celle de l’arriviste. Si Stendhal et Balzac valorisent l’énergie inflexible de leurs héros, le Georges Duroy de Maupassant n’est pas loin d’être une franche canaille, tout comme le Barry Lyndon de W.M. Thackeray (écrit au XIXème même si l’action se déroule un siècle plus tôt), que portera à l’écran le cinéaste Stanley Kubrick.

Au cinéma, ambitieux… et ambitieuses

Il n’est pas étonnant que le cinéma américain ait plus qu’aucun autre valorisé la figure de l’ambitieux : le mythe du « self made man » est un des piliers du rêve américain, et la « success story » est un des schémas favoris des films hollywoodiens. Elle propose un schéma narratif simple et dynamique (un héros, un objectif, des obstacles sur sa route), et offre une part de rêve aux foules désargentées qui se massent dans les salles obscures. Le cinéma hollywoodien invente également la figure de l’ambitieuse, qui n’existait jusque-là que par procuration (comme la lady Macbeth de Shakespeare) : si dans la réalité les femmes sont exclues du pouvoir, qu’il soit économique ou politique, le cinéma n’hésite pas à prendre un peu d’avance sur les mœurs. L’actrice Katherine Hepburn se spécialise dans ces rôles de femmes libres et indépendantes, qui tiennent tête aux hommes pour prendre leur destin en main : dans La Femme de l’année sa réussite professionnelle met en péril son couple ; avocate dans Madame porte la culotte, elle plaide contre son mari au tribunal.

A l’opposé de ces figures « modernes » de la féminité, les personnages de « femmes fatales » comme Marlene Dietrich (L’Impératrice rouge de Josef Von Sternberg, 1934) qui se servent des hommes pour arriver à leurs fins, font passer un frisson d’érotisme. Mais c’est en situant leurs intrigues dans les milieux du show business, le seul où les femmes sont l’égal des hommes, que les films hollywoodiens montrent le mieux les ambitieuses. Une étoile est née (de William Wellman, 1937, et son remake par George Cukor en 1954) fixe l’archétype de la jeune ambitieuse prête à tout pour percer dans le monde de l’entertainement : au cinéma bien sûr (cf le personnage de Bérénice Bejo dans le récent film-hommage The Artist), à la télévision (Prête à tout de Gus Van Sant avec Nicole Kidman), au théâtre (Eve de Mankiewicz)…


Une notion ambivalente

Les personnages d’ambitieux et d’ambitieuses peuvent être franchement sympathiques ou au contraire assez répugnants, à l’image d’une notion elle-même complètement ambivalente. Il est ainsi révélateur que le dictionnaire Robert donne deux définitions de l’ambition, la première péjorative (« Désir ardent d’obtenir les biens qui peuvent flatter l’amour propre (pouvoir, honneur, réussite sociale »), la seconde plus positive (« Désir ardent de réussite, dans l’ordre intellectuel, moral, économique. »). Suivant le point de vue duquel ils se placent, romanciers, dramaturges et cinéastes peuvent valoriser l’énergie et le talent mis en œuvre par leurs héros, ou bien au contraire condamner leur absence de scrupules ou la futilité de leur quête.

Les histoires d’ambition ne sont ainsi jamais dénuées d’un point de vue moral. Elles permettent de jeter un regard cru sur les dessous d’une société, mais aussi sur les passions humaines. A la fin d’Eve, au moment où l’héroïne triomphe, une nouvelle jeune louve apparaît, prête à prendre sa place : la boucle est bouclée, l’histoire est un éternel recommencement. « Vanité, tout est vanité » disait l’Ecclésiaste, et Stanley Kubrick conclut son Barry Lyndon par ces mots : «It was in the reign of George III that the aforesaid personages lived and quarelled; good or bad, handsome or ugly, rich or poor, they are all equal now ».

Les œuvres du cycle

Eve

Barry Lyndon, film de Stanley Kubrick, 1975 : Au XVIIIème siècle en Irlande, à la mort de son père, le jeune Redmond Barry ambitionne de monter dans l'échelle sociale. Adapté du roman picaresque de William Makepeace Thackeray, Barry Lyndon raconte l’ascension puis la chute du personnage incarné par Ryan O’Neal. Le film fut célébré à sa sortie pour sa magnificence visuelle, notamment les lumières de John Alcott qui réussit les scènes à la seule lueur des bougies (grâce à un objectif ultrasensible conçu par la NASA). Mais Barry Lyndon déconcerta le grand public par son ton désenchanté et sa dimension morale, à mille lieux des reconstitutions historiques à grand spectacle de l’époque. Le film est aujourd’hui unanimement considéré comme l’un des chefs d’œuvre d’un réalisateur qui déclara un jour à propos du mythe grec d’Icare : « Je n’ai jamais été certain que la morale doive être “N’essaie pas de voler trop haut”. Je me suis plutôt demandé si on ne pouvait pas l’interpréter autrement, “Oublie la cire et les plumes, et construis des ailes plus solides. ” »

Eve, film de Mankiewicz, 1950 : Film le plus célèbre du réalisateur américain Joseph Mankiewicz, couvert de récompenses (le film a remporté 6 Oscars), Eve (All about Eve) porte à un niveau de quasi perfection les qualités de son cinéma : prépondérance donnée aux dialogues et à la psychologie, construction savante enchâssant les flash-backs, part belle laissée aux acteurs. Au-delà de la satire du milieu du théâtre américain, le film propose une réflexion profonde sur le métier d’acteurs, la féminité, l’ambition. C’est un des plus grands rôles de l’actrice Bette Davis, véritable « monstre sacré » du cinéma américain.

Faust, mise en scène de M.Plasson, 2002 : Mythe romantique par excellence, le mythe faustien a inspiré au XIXème une multitude de tableaux, de poèmes, de pièces de théâtre, d’opéras, de ballets… A l’ambition faustienne, dans laquelle se reconnaissait fortement les Romantiques, il faut ajouter l’attrait des éléments de merveilleux tirés du moyen-âge ou des mythes germaniques : démons, sorcières, magie noire … Parmi toutes ces œuvres, l’opéra du français Charles Gounod (présenté ici dans une version dirigée par le chef Michel Plasson), créé en 1859, est peut-être celle qui a connu le plus grand succès. Un peu tombé dans l’oubli, le Faust de Gounod est surtout connu aujourd’hui pour contenir le fameux « air des bijoux », chanté par la Castafiore dans les albums de Tintin (« Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir »), pour le plus grand malheur du capitaine Haddock.

L'impératrice rouge , film de Joseph Von Sternberg , 1934. Sixième et avant-dernière collaboration entre le réalisateur viennois Josef Von Sternberg et sa muse Marlene Dietrich, L’Impératrice rouge raconte l’ascension irrésistible de la future Catherine II (1729-1796), qui saura utiliser son pouvoir de séduction pour se hisser jusqu’au rang d’impératrice de toutes les Russies. Si le film joue sur l’aura surnaturelle de la star, dont l’œuvre est conçue comme un véritable écrin, L’Impératrice rouge est avant tout un chef d’œuvre de mise en scène.

Ruy Blas , mise en scène de Christian Schiaretti. Puni et humilié par la reine d’Espagne pour avoir engrossé une servante, Don Salluste construit une machination machiavélique : il charge son valet Ruy Blas d’usurper l’identité du noble Don César pour séduire la Reine. Huit ans après la « bataille d’Hernani », qui opposa les classiques aux romantiques, Ruy Blas est en 1838 le couronnement drame romantique, et l’un des chefs d’œuvre de Victor Hugo. Ne dédaignant pas les effets comiques (qui rappellent parfois l’adaptation cinématographique parodique de Gérard Oury avec Louis de Funès, La Folie des grandeurs, 1971), Christian Schiaretti ose une mise en scène lyrique et généreuse, dans l’esprit du Théâtre National Populaire de Jean Vilar.


À gauche : Bette Davis dans Eve


Dossier réalisé en co-production avec : Zéro de Conduite.net