Interview Serge Bromberg & Eric Lange

Passionné de cinéma, Serge Bromberg s’est constitué un catalogue de droits cinématographiques de plus de 150 films de long-métrages, et une collection de films anciens mondialement connue. Il participe à ce titre à de nombreuses manifestations, émissions et spectacles, et accompagne au piano les films anciens qu’il sélectionne pour son spectacle Retour de Flamme, présenté dans le monde entier depuis 15 ans. Après cinq documentaires pour la télévision, il écrit, produit et réalise son premier long métrage, L’Enfer d’Henri Georges Clouzot, César du meilleur documentaire 2010. Avec sa société Lobster, il a produit plus de 100 magazines et documentaires en 25 ans.
Réalisateur et restaurateur, collaborateur régulier de Lobster depuis plus de 20 ans, Eric Lange a supervisé les restaurations et les éditions numériques des derniers grands coffrets patrimoniaux édités en France, l’Intégrale Georges Méliès, le coffret Chaplin at Keystone, ou encore J’Accuse, d’Abel Gance. Il a réalisé de nombreux films documentaires, notamment À bord du Normandie (France 3), ou Les premiers pas du cinéma. Mais au-delà de son expertise technique, Eric Lange est également un historien, spécialiste des premiers temps du cinéma, dédiant une partie de son activité à retrouver les traces des premières expériences de films en couleur et de films sonores.

Serge Bromberg et Eric Lange ont consigné Le Voyage extraordinaire, documentaire autour du Voyage dans la Lune de Georges Méliès, qui raconte les débuts du cinématographe, la carrière incroyable de Méliès, l’événement artistique que fut Le Voyage dans la Lune, et l’aventure de sa restauration. En complément de programme est présenté le film de Méliès dans sa version restaurée en couleurs (avec l’aide des fondations Gan et Technicolor), agrémenté d’une musique originale du groupe Air. Le Voyage extraordinaire suivi du Voyage dans la lune sortira sur les écrans le 14 décembre.

Comment est venue l'idée du documentaire Le Voyage extraordinaire ?

Eric Lange : Au commencement il y eut la découverte, inespérée, d’une copie en couleurs du Voyage dans la Lune de Georges Méliès (1902), hélas dans un état catastrophique, et l’aventure de sa restauration. Nous avons eu envie de raconter cette aventure dans un documentaire, mais surtout de raconter le film Méliès lui-même, d’expliquer ce que Le Voyage dans la lune a de plus que les autres. Le sujet du film s’est élargi au fur et à mesure : la carrière et la vie de Méliès, les débuts du cinématographe… L'histoire de la restauration n'occupe finalement qu'une petite partie du documentaire…
Serge Bromberg : C’est un travail de vulgarisation, au sens noble du terme : on aime rendre les choses palpables, sensibles, compréhensibles pour ceux qui n'y connaissent rien. Nous avons compris en travaillant à Lobster qu'une œuvre lointaine est d'autant plus appréciée que les gens ont les clés pour la comprendre. J'ajouterai que ce documentaire avait également pour but de soutenir la diffusion de la version restaurée du Voyage dans la Lune : le film de Méliès ne dure que quinze minutes, cela ne permet pas de l'exploiter seul.

Le film est particulièrement plaisant, dynamique…

S.B. : Il y avait un parti pris de départ, qui était de se démarquer d'une forme un peu paresseuse et classique du documentaire. Nous avons ainsi décidé ne pas interroger d'historien du cinéma, mais uniquement des créateurs : en faisant parler les Jeunet, Gondry, Hazanavicius, on montre que les films de Méliès continuent à influencer les cinéastes contemporains. L’autre parti pris était de ne pas montrer que des images de Méliès. Au-delà du Voyage dans la Lune, Le Voyage extraordinaire est un film sur les débuts du cinéma : nous avons eu envie de nous appuyer sur de nombreuses images, sur des films de toutes sortes, en puisant dans l’extraordinaire fonds Lobster.

Comment cela se passait concrètement ?

E.L. : Nous avions construit la narration, identifié les grands thèmes. Ensuite, à l'intérieur de chaque thème nous étions assez libres pour aller chercher telle ou telle image. Nous pouvions nous appuyer sur l'immense fonds des films Lobster et celui des European Film Treasures, sur tous ces films que nous avons retrouvés, indexés, restaurés… Les associations sont venues assez naturellement, de manière intuitive…

Pouvez-vous par exemple nous parler de ce très beau travelling d'ouverture, pris d'un tramway…

S.B. : Ça c'est un film que j'ai acheté pour quatre euros sur Ebay auprès d'un particulier, qui l'avait sûrement retrouvé dans une vieille malle ! Il y avait marqué « 1913 » sur la boîte mais on a pu dater le film de beaucoup plus tôt. C'est un « film de travelling », un genre à part entière, très prisé au début du siècle. Mais celui-là est l'un des plus beaux, par sa durée, sa fluidité, la présence de tous ces gens qui s'écartent et qui regardent la caméra avec curiosité. Nous savions dès le départ qu'il ouvrirait notre voyage dans le passé : il nous semblait que ce film racontait à la fois le temps d'avant et sa fragilité, puisque la pellicule se décompose et que la séquence s'arrête.

Comment résumer le génie de Méliès, son apport à l’histoire du cinéma ?

E.L. : Méliès a contribué au développement du cinématographe par son inventivité technique et son imaginaire extraordinairement fertile. Si on compare Le Voyage dans la Lune aux premières vues Lumière de 1895, on s'aperçoit de l'incroyable bond artistique effectué en quelques années ; si on compare les derniers films de Méliès aux premiers long-métrages de Pastrone ou Griffith, on voit un nouveau bond en avant. Pour nous, toute cette période est relativement indistincte mais durant ces dix à quinze années le cinéma évolue à une vitesse assez inimaginable. Et puis Méliès est un personnage passionnant, fils d'un fabricant de chaussures qui rachète un théâtre sur les boulevards et se lance dans la magie, puis qui s'enthousiasme pour l'invention des frères Lumière et devient un des premiers entrepreneurs du cinéma. A la fin de sa carrière, c'est le petit artisan qui se bat contre l'industrie naissante.
S.B. : Méliès est devenu une légende au même titre que Marylin Monroe par exemple : si elle n'était pas morte si jeune, il n'y aurait sans doute pas eu de « mythe » Marylin. Il y a en effet quelque chose d'assez romantique dans la biographie de Méliès : ce geste désespéré par lequel il brûle les bobines de ses films quand il doit revendre son studio de Montreuil, sa « reconversion » en modeste vendeur de jouets dans les sous-sols de la gare Montparnasse… C'est ce matériau romanesque qui a nourri le film-hommage de Martin Scorsese, Hugo Cabret.

Dans le documentaire vous insistez évidemment sur ses « films à truc », le lien avec la magie, Le Voyage dans la lune comme « premier film de science-fiction » de l'histoire du cinéma. Mais Méliès a abordé différents genres.

S.B. : Il a absolument tout fait : des vues documentaires, des adaptations de prestige (Jeanne d'Arc), des actualités reconstituées, et même des films érotiques… On estime que Méliès a tourné 500 films environ. Sur ces deux cent films on n'en a retrouvé qu'à peu près 200…
E.L. : Il y en a beaucoup que l'on n'a quasiment aucune chance de retrouver d'ailleurs : autant il est possible de reconnaître sa « patte » dans les films à truc, autant on a très peu de moyens (sinon en analysant la pellicule) d'identifier ses films dans d'autres genres. A l'époque les films ne comportent pas de générique… De nombreux films de Méliès dorment donc sans doute dans les archives sans que l'on puisse les lui attribuer. On peut se consoler toutefois en se disant que ce ne sont pas les plus intéressants !

On dit également que Méliès est l'inventeur du film publicitaire.

S.B. : On ne prête qu'aux riches ! Les films publicitaires c'est le type même des films « perdus »… et irretrouvables. Mais ils subsistent par des photos dans les archives : on sait ainsi que Méliès a réalisé des « spots » pour les moutardes Bornibus.

Vous montrez très bien comment les films de Méliès se retrouvent en phase avec les goûts du public de son époque, ce qui explique l'énorme succès du Voyage dans la Lune

E.L. : A la base Méliès est un homme de théâtre, de spectacle. Il transpose brillamment à l'écran ce qu'il aime sur la scène, et ce que le public de son temps aime. Nourri des romans de Jules Verne et de H.G. Wells, Le Voyage dans la lune est aussi et surtout très largement inspiré d'une opérette d'Offenbach donnée au théâtre du Châtelet, dont Méliès était un collaborateur régulier (et un spectateur assidu). Les films de Méliès ont l'attrait à la fois de la nouveauté (parce que ce sont des films), et d'une familiarité rassurante.
S.B. : L'ambiance du Voyage dans la lune est celle de la « féérie », un genre aujourd'hui tombé en désuétude. On voit que le film est très ludique, très joyeux, on est dans le registre bon enfant de l'émerveillement : la science-fiction deviendra par la suite un genre plus sombre…

Puis vous montrez comment le public va se lasser, et se tourner vers d'autres formes.

S.B. : A un moment de sa carrière Méliès est à la mode. Mais le principe de la mode c'est de changer. Paradoxalement, ce qui fait la force de Méliès est aussi sa limite : il aime tellement ce qu'il fait, et il le fait tellement bien, qu'il va refuser obstinément de voir qu'autour de lui les temps changent. Il ne voit pas et ne veut pas voir que le public est à la recherche de plus de naturel, et d'une narration plus dynamique.

« Le public veut être au cœur de l'action. » comme vous le dites dans le documentaire. Or Méliès ne pratique pas le montage, qui lui permettrait d’alterner les points de vue, de rentrer « dans l’action ».

S.B. : Il pratique le montage, au sens technique du terme, pour choisir les prises, coller les tableaux entre eux. Ses « trucs » par arrêt de la caméra, par superposition, nécessitent de nombreuses interventions sur la pellicule : par exemple quand il arrête la caméra il y a toujours quelques images en trop, il faut couper et recoller pour que l'effet marche. En revanche il est vrai qu'il n'utilise pas les possibilités narratives du montage, comme vont le faire ses successeurs : il n'utilise pas le champ-contrechamp, les variations de valeur ou d'axe. Il reste prisonnier de la forme théâtrale et du plan d'ensemble.
E.L. : Il y a quelques travellings-avant dans son œuvre, qui lui servent à zoomer sur un sujet fixe : par exemple dans L'homme à la tête en caoutchouc (la tête de l'homme qui grossit) ou dans Le Voyage dans la Lune (la tête de la Lune qui grossit pour traduire l'approche de la fusée). Mais on sait que ce n'était pas la caméra qui s'approchait du sujet, c'est le sujet qui s'approchait de la caméra. Méliès a eu l'idée des rails, pas celui de mettre la caméra dessus !

Il va rapidement se retrouver en faillite…

E.L. : Ce n'est pas seulement l'esthétique de Méliès qui se démode : ce sont aussi ses modes des productions. Il reste un artisan alors que le cinématographe s'industrialise, que des firmes comme Gaumont et Pathé commencent à produire à la chaîne, engagent des investissements colossaux. Ce n'est que très tardivement qu'il accepte de ne plus tout contrôler lui-même, de déléguer la réalisation de certains films. Mais ces contraintes économiques pèsent sur la qualité : les films s'étirent en longueur car il faut produire du métrage, comme dans l'extrait que l'on a placé dans le film avec cet acteur qui semble « meubler ».

Vous montrez également que le succès du Voyage dans la Lune a en partie été gâché par le piratage…

S.B. : Comme quoi Internet n'a rien inventé ! C'est tout le paradoxe du Voyage dans la Lune qui est un très vieux film, mais qui porte des thématiques très modernes : par son ambition, ses innovations techniques, son succès mondial, c'est un peu le Avatar de l'époque, comme le dit Costa Gavras dans le documentaire. C'est aussi un film qui a été abondamment victime du piratage, une des problématiques majeures du cinéma aujourd'hui.
E.L. : La différence est qu'à l'époque Méliès n'a évidemment aucun moyen de connaître l'ampleur de la fraude, surtout de l'autre côté de l'Atlantique. C'est vraiment la préhistoire du système de l'exploitation cinématographique tel qu'on le connaît aujourd'hui : à l'époque les films n'étaient pas loués aux exploitants, mais définitivement vendus.

Vous rendez hommage dans le documentaire aux cinéphiles qui ont redécouvert Méliès et essayé de sauvegarder ses œuvres, au travail de la Cinémathèque Française dont vous êtes un peu les héritiers également.

S.B. : Nous rendons hommage à tous ceux qui ont œuvré pour la sauvegarde de l'histoire du cinéma en général, et à celle des films de Méliès en particulier : à commencer par sa petite fille Madeleine Malthête-Méliès, qu’il a élevée et qui œuvre fidèlement à sa mémoire. Il faut rendre également hommage aux fondations Gan et Technicolor, qui ont permis de mener à bien cette incroyable restauration, et sans lesquelles ce documentaire n’existerait pas.

Propos recueillis par Vital Philippot / Zéro de Conduite.net pour Cinélycée, novembre 2011.

Cinélycée : Le choix de Serge Bromberg