Célie Pauthe

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Des arbres à abattre

Photo du spectacle Des arbres à abattre © Elisabeth Carecchio

Tout en poursuivant un cursus d’études théâtrales à l’Université de Paris III Sorbonne nouvelle, Célie Pauthe a travaillé comme assistante à la mise en scène auprès de Ludovic Lagarde, Jacques Nichet, Alain Ollivier et Stéphane Braunschweig. En 2003, elle met en scène Quartett de Heiner Müller, spectacle pour lequel elle reçoit le Prix de la révélation théâtrale de l’année. Puis viennent des mises en scène de Thomas Bernhard (L’Ignorant et le fou), d’Ingmar Bergman (S’agite et se pavane) et Eugène O’Neill (Le long voyage du jour à la nuit). Pour son dernier spetacle, Des Arbres à abattre, une adaptation d’un roman de Thomas Bernhard, elle a collaboré avec l’acteur, auteur et metteur en scène Claude Duparfait.

Célie Pauthe et Claude Duparfait (qui joue le personnage central et récitant) ont choisi de diviser le spectacle en deux parties. Durant la première, le personnage narrateur ressasse son chagrin et sa détestation de lui-même et du milieu littéraire : sa chère amie Joana s’est suicidée et il a accepté l’invitation à un « dîner artistique » des époux Auerberger avec qui il était brouillé depuis vingt ans. Dans la seconde, le protagoniste assiste chez les Auersberger à ce fameux « dîner artistique », au cours duquel l’écrivain Jeannie Bilroth s’écharpe avec un acteur vedette du Burgtheater sur la question de savoir comment construire un rôle, et plus généralement comment dépasser les contingence du moi et accéder aux exigences de l’art. Au détour de cet échange phrases creuses, le protagoniste aura soudain une révélation.

Quelques années après votre mise en scène de L’Ignorant et le fou, vous avez choisi d’adapter un texte romanesque de Thomas Bernhard. Quel trajet vous a mené de l’un à l’autre ?

J’étais entrée dans le théâtre de Thomas Bernhard par ses romans, son écriture dramatique m’apparaissant comme la partie émergée d’une œuvre-iceberg, dont les romans permettaient de saisir l’entièreté et l’humanité. Quand j’ai monté L’Ignorant et le fou, les romans de Bernhard m’ont permis de comprendre son théâtre, d’en saisir la part intime. Les acteurs, Pierre Baux, Violaine Schwartz, Karen Rencurel, Fred Ulysse (qui était déjà de l’aventure) et moi-même, nous nous en sommes beaucoup nourris. J’avais aussi été marquée par les spectacles de Kristian Lupa, que j’ai découvert avec sa mise en scène du Déjeuner chez Wittgenstein de Bernhard. J’ai été fascinée par les acteurs, leur beauté, leur profondeur. Ensuite, j’ai vu les adaptations des romans de Bernhard par Kristian Lupa, qui furent chaque fois des révélations. Des Arbres à abattre est un de mes livres de chevet depuis longtemps. J’avais déjà pensé travailler en stage et en atelier à partir de ce roman, mais j’avais renoncé devant l’immensité de la tâche. Quand j’ai su que Claude Duparfait avait aussi le désir de l’adapter, il m’a semblé qu’à deux le projet était moins effrayant.

Qu’est ce qui différencie les personnages des romans et du théâtre de Bernhard ?

Dans les romans, il se livre tout nu, comme Montaigne. Dans Les arbres à abattre, mais aussi dans Le Neveu de Wittgenstein, il a une manière de se dévoiler dans ses contradictions, dans la part la plus intime de son être, dans sa mauvaise conscience absolue, de manière à ne jamais être dans une position de surplomb. L’exercice de la détestation auquel il se livre dans son théâtre se révèle être intérieur. La charge déployée contre le monde et contre l’autre est proportionnelle au procès qu’il se fait à lui-même, rouvrant les blessures intimes et retournant le fer à l’intérieur. Cela m’a aidé à entrer dans la complexité de chacune des figures de son théâtre, complexité qui existe de manière moins flagrante de ses romans.

Dans le spectacle, les personnages qui apparaissent lors de la deuxième partie semblent surgir du monologue qui la précède. Existent-ils en dehors de la conscience du personnage narrateur, ou est-ce une sorte de théâtre mental, l’émanation de ses élucubrations ?

Il appartient sans doute au spectateur d’en décider. Dans l’adaptation, nous avons tenté de faire apparaître chez ces personnages leur propre subjectivité. Il s’agissait, au-delà du discours halluciné du narrateur, de leur confier un moment de théâtre, de les faire exister indépendamment de lui. C’est ce que nous appelions entre nous des « réquisitoires mélancoliques », où chacun prend, à sa manière, la place du narrateur dans le fauteuil à oreilles. Ils le confrontent ainsi à cette réalité de la trahison commise à l’égard du couple (qu’il appelle ici les Auersberger) et de Joana. Cette trahison renvoie à la fusion amoureuse et artistique et aux relations d’amour-haine qui ont lié Bernhard avec ce groupe d’artistes. Il refait ainsi le chemin de ce qu’il caractérise lui-même comme un « certain opportunisme ».

Comment êtes-vous passé du roman à la scène dialoguée ? Tous les mots prononcés sont-ils tirés du texte romanesque ?

Nous avons écrit les dialogues à partir du texte : les « il » et « elle » sont devenus des « tu ». À trois mots près, tout le texte dialogué vient des Arbres à abattre. Nous avons taillé et construit la trame de la première partie dans le texte sans en modifier les extraits. À partir du moment où le comédien du Burg fait son entrée dans le récit, les propos rapportés dans le récit deviennent les mots prononcés par les acteurs. Nous avons essayé d’aller puiser dans le roman le théâtre qui s’y cachait. Là, les personnages cités arrivent pour prendre en charge les oripeaux des convives du dîner artistique, tels que décrit dans le roman. Tout se passe comme s’ils venaient jouer, plus vrai que nature, la scène que le narrateur ressasse à l’envi. Avec le personnage de la Joana (qui n’est pas sur scène mais dont l’image, correspondant au souvenir que le narrateur en a, est projetée sur l’écran - NDR), l’idée était de dériver dans le passé de cette communauté, dont Joana était la figure centrale. Enfin, il y a la dernière phase du roman, cette fuite dans Vienne, que je tiens pour les plus grandes pages de littérature que j’ai jamais lues de ma vie. Lorsque s’opère dans la tête du narrateur une sorte de révolution copernicienne, ils se met à courir à travers Vienne pour se mettre à écrire. « Aller dans la forêt, abattre des arbres » : les propos de l’acteur du Burg lui ont donné la clé pour transformer tout cela en art, en littérature, en souffle vital : une urgence à écrire avant qu’il ne soit trop tard…

Propos recueillis par Vital Philippot / Zéro de Conduite.net pour Culturelycée, juin 2012.

Culturelycée : Le choix de Célie Pauthe